Denis-Constant MARTIN

Descriptif du projet

Dans le cadre des fêtes du Nouvel an qui se déroulent au Cap Afrique du Sud) à partir de la nuit de la Saint-Sylvestre (Martin 1995, 1999), des chœurs masculins, dénommés selon les cas Sangkoore, Nagtroepe, Hollandse Teams ou Malay Choirs, se mesurent en des compétitions strictement organisées par des associations (Boards) dont la plus importante est le Malay Choir Board. Les chants interprétés doivent appartenir à quatre répertoires dont deux peuvent être considérés comme créoles (propres à la culture musicale du Cap) : les Nederlandsliedjies et les Moppies. Tous deux sont de structure responsoriale et font alterner un soliste et un chœur sur des textes en Afrikaans. Les Nederlandsliedjies, sont réputés anciens et d’origine anonyme ; ils sont issus de chants de mariage musulmans et se caractérisent par le contraste entre un soliste doté d’un timbre clair, chantant surtout dans un registre de ténor léger, qui doit ornementer le plus subtilement possible la mélodie d’origine et un chœur qui demeure solidement installé dans une harmonie occidentale conventionnelle. Les Moppies sont des chansons comiques en forme de pots-pourris ; probablement issus d’airs à danser (Ghoemaliedjies), ils puisent à la variété internationale comme à l’opéra, avec parfois interpolation de bribes de mélodies originales ; ils sont régulièrement renouvelés pour aborder les problèmes de la vie quotidienne, parfois des questions sociales ou politiques, en les traitant de manière humoristique ; le soliste doit posséder un grand talent non seulement pour chanter mais encore pour jouer sur scène les textes.

Ces deux répertoires sont extrêmement populaires dans le prolétariat et la petite-bourgeoisie du groupe classé coloured (« métis ») durant l’apartheid : les compétitions sont suivies avec autant de passion que des championnats sportifs et beaucoup d’auditeurs connaissent par cœur un grand nombre de chansons. Aujourd’hui, une certaine importance commence d’être conférée à ces répertoires, au-delà même des couches qui forment le cœur de leur public, parce qu’ils apparaissent comme les témoins d’une histoire occultée et fournissent la preuve d’une capacité de création culturelle qui a longtemps été déniée aux coloureds en Afrique du Sud. En dépit du renouveau d’intérêt qu’ils suscitent, ces chants continuent pourtant d’être appréciés et entendus pour l’essentiel dans l’immédiat des compétitions. Il en existe fort peu d’enregistrements, rares sont ceux qui se soucient de connaître leurs compositeurs et ils ont été fort peu étudiés, que ce soit sur les plans historique et sociologique ou sur le plan musicologique (Desai 1983 ; Gaulier 2007, 2009).

C’est pourquoi je souhaiterais essayer de vérifier si la notion de compositeur fait sens ou non dans le cadre de ces pratiques musicales. A propos des Nederlandsliedjies, je chercherai à savoir dans quelle mesure les chants sont considérés comme ayant été composés par un individu identifiable. Il ne s’agira pas tant de répondre à cette question que de susciter des récits à propos des processus de création d’un ensemble de chants présenté comme aujourd’hui clos. Je ne tenterai pas de mettre au jour des techniques de compositions, ou de découvrir des listes cachés de compositeurs, mais plutôt de comprendre la signification que revêt la non importance, ou le peu d’importance, accordée au rôle spécifique du ou des compositeurs d’un répertoire aimé et considéré comme culturellement important. S’agissant des Moppies, si les procédés compositionnels qui permettent l’assemblage de fragments mélodiques sur des textes originaux sont relativement bien connus, grâce au travail d’Armelle Gaulier (2009), la notion de compositeur fait tout autant problème : certaines chansons sont associées au nom d’un musicien, qu’il soit l’auteur du texte, l’« assembleur » de la musique, ou les deux. Mais cette présomption de composition n’est pas enregistrée auprès d’une société de droits d’auteurs et l’attribution d’une chanson à un musicien ne signifie pas que ses interprètes ne peuvent pas la modifier à leur guise. C’est donc la notion même de création qu’il conviendra de questionner.

Nederlandsliedjies et Moppies constituent deux répertoires extrêmement populaires dans une population relativement bien circonscrite. Il serait donc intéressant d’établir, en fonction de critères qu’il faudra préciser [1], une sorte de « hit parade » des dix ou vingt chants les plus appréciés ou les plus souvent cités. Une analyse ultérieure de ce « Top 20 », si je parviens à l’établir, pouvant éventuellement servir de base à l’établissement d’une sorte de « modèle » de chant dans chacun de ces répertoires et faire, en tout cas, l’objet d’une analyse thématique susceptibles de donner des indications sur les préoccupations et les formes d’auto-représentation du groupe qui fournit les chanteurs et la majorité du public. Enfin, si les coopérations nécessaires peuvent être trouvées avec une firme phonographique, ce « hit parade » pourrait constituer la base de CDs commercialement diffusés.

Cette recherche, venant à la suite des investigations que j’ai poursuivies depuis 1993 au Cap, consistera principalement en une enquête conduite auprès des chefs de chœur visant à appréhender ce que signifient pour eux les notions de « compositeur » et de « composition » ; il leur sera également demandé de citer leurs morceaux préférés dans chacun des deux répertoires. Pour conduire ces enquêtes, j’envisage une mission de six semaines au Cap en 2010, qui pourrait être suivie, si besoin est, d’une mission complémentaire en 2011.

Références

DESAI, Desmond, 1983, An Investigation into the Influence of the Cape Malay Child’s Cultural Heritage upon his Taste in Appreciating Music, Cape Town, University of Cape Town (Master of Music Thesis).

GAULIER, Armelle, 2007, La signification sociale des Moppies du Cap, Mémoire de mastère 1 en ethnomusicologie, Université de Paris 8-Saint Denis.

GAULIER, Armelle, 2009, Les nederlandsliedjies des chœurs « malais » du Cap, Afrique du Sud, mémoire de mastère 2 en ethnomusicologie, Université de Paris 8-Saint Denis (soutenance prévue en juin 2009).

MARTIN, Denis-Constant, 1995, Les ménestrels du Cap, Paris, CNRS Audio-visuel (couleurs, 28’).

MARTIN, Denis-Constant, 1999, « Les ménestrels du Cap, le combat de Carnaval et d’Apartheid en Afrique du Sud », in Odile GOERG (dir.), Fêtes urbaines en Afrique, Espace, identités et pouvoirs, Paris, Karthala, pp. 263-279.

MARTIN, Denis-Constant, 1999, Coon Carnival, New Year in Cape Town, Past and Present, Cape Town, David Philip.

Notes

[1Ce « hit parade » pourra être établi en demandant aux chefs de chœurs de citer leurs morceaux préférés ; il pourra également être basé, au moins en ce qui concerne les Nederlandsliedjies, sur un relevé des chants les plus fréquemment interprétés en compétition au cours d’une période donnée (trente ou quarante dernières années).


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