Descriptif du projet

L’île de Mayotte fait partie de l’archipel comorien dont elle s’est retirée administrativement et politiquement en 1974 pour garder le statut de territoire français. La religion majoritaire pratiquée dans l’île est l’islam (environ 95% de la population) qui, dans la pratique, intègre aussi des pratiques animistes.
Bien que le français soit la langue officielle, au moins 40% de la population ne parle que les langues locales : le shimaore (qui appartient à la famille des langues swahili) et le shibosi (un dialecte malgache).
La culture mahoraise s’est enrichie au fil du temps des apports est-africain, arabo-musulman, malgache, et français, tout en partageant nombre d’éléments culturels issus de l’archipel, conduisant à des hybridations, métissages, etc. culturels plus que jamais présents, dans un dynamisme croissant à Mayotte.

Enjeux politique – nouvel élan musical

La musique mahoraise a surtout été envisagée et décrite à travers des travaux anthropologiques et sociologiques. Avant 2007, rares sont les recherches proprement ethnomusicologiques. Aucun ouvrage ne traite de la musique en tant qu’esthétique, savoir et savoir-faire spécifiques, ni n’étudie les relations entre le langage musical et les pratiques sociales qui lui sont liées. Pourtant, ces dernières années, une nouvelle dynamique s’installe dans l’île. Les institutions culturelles ainsi que les différentes associations œuvrent pour la promotion de la musique.

Ce nouvel entrain mérite d’être étudié dans sa dimension à la fois historique et sociopolitique. Avant 1974, Mayotte se sentait victime de l’emprise de l’administration de l’archipel comorien dans laquelle elle était administrée. Si Mayotte a choisi de rester dans le giron de la France, cette décision présente deux réalités contradictoires. D’une part, la population, et tout particulièrement les intellectuels, sentent le poids de la domination des représentants de l’État venant de Métropole. D’autre part, par rapport au contexte national, l’île se sent oubliée et vit une situation de sous-développement. Le retard en termes d’éducation et le fort taux de chômage font que de nombreux Mahorais immigrent vers l’île française voisine, La Réunion. Mayotte vit ainsi dans une véritable attente du développement engagé par la Métropole.

C’est aussi dans ce sens qu’il faut comprendre le travail de tous les partis politiques œuvrant pour la départementalisation de Mayotte. La politique culturelle des institutions tout comme les activités de nombreuses associations musicales sont centrées sur une revendication identitaire. Les responsables administratifs mahorais veulent montrer aux représentants de l’État venant de Métropole (les M’zungu) qu’ils sont capables de valoriser la culture de l’île.
C’est dans ce contexte que trois brochures sur la musique ont été confectionnées depuis 3 ans à l’initiative d’associations et d’autres institutions, tandis que la forme « festival » prend de l’ampleur jusqu’à devenir un véritable phénomène de mode qui touche l’ensemble des communes. Le plus grand festival de l’île reste toutefois le Festival Interculturel de Mayotte (FIM), organisé annuellement par le Conseil Général.

Nouvelles créations musicales

Dans cette « perspective nationale », le musicien « compositeur » devient comme un porte-parole de la population mahoraise. Le parcours de quelques grands noms de la musique mérite d’être étudié, afin de saisir les différentes démarches esthétiques et identifier les tendances. Langa et Jimy de Lathéral représentent ainsi deux tendances différentes et complémentaires à la fois : le premier rénove en gardant son luth "traditionnel" gabossi tout en étant ouvert au système tempéré. Le second va plus loin en apprivoisant – entre autres – le son électrique.
Le détail de ces approches esthétiques sera examiné en tenant compte des parcours individuels. En outre, il faut préciser que les argumentations esthétiques soulèvent plusieurs questions d’ordre sociopolitique. Par exemple, Jimy retrace dans sa musique plusieurs discours connus intégrés dans l’histoire moderne de l’île. Il se fait le porte-parole de la population vis-à-vis d’un problème majeur : l’immigration anjouanaise considérée comme envahissante.
La composition de Jimy intègre aussi le discours identitaire des villages de langues shibosi, dont les habitants sont considérés comme descendants des Sakalava de Madagascar.

Dans le contexte politique de la départementalisation qui sera votée cette année (2008), les institutions conceptrices et les bailleurs de la politique culturelle se lancent dans de nouvelles créations musicales. Ainsi, a-t-on vu naître des adaptations d’œuvres savantes avec des instruments traditionnels locaux. C’est le cas du « Boléro » de Ravel revisité par un orchestre composé d’idiophones mbiui, de tambours traditionnels (Jimy et Lathéral) et d’instruments occidentaux. Dans cette dynamique, on voit ces orchestres métropolitains engager une réécriture des œuvres dites de musique classique dans la recherche d’une sonorité nouvelle adaptée à la réalité de Mayotte. Ces créations et les résidences d’artistes sont financées par le Conseil Général et la Direction des Affaires Culturelles de la Préfecture (représentant de l’État).
Ce programme de recherche vise à comprendre les différentes approches de cette tendance. D’où viennent les initiatives ? Quelles sont les démarches de l’écriture et de recherche de sonorité ? Qui écoute ces concerts ? Où sont diffusées ces musiques ? Dans quelles conditions les institutions financent-elles ces nouvelles créations ?

Circulation de la musique

Dans ces discours identitaires, les artistes revendiquent plusieurs origines et filiations : musulmanes, comoriennes, malgaches, africaines…et françaises. On voit alors des structures de spectacles qui programment des groupes musicaux en provenance de plusieurs de ces pays. Les radios, les dvds pirates, la télévision diffusent largement les concerts de ces groupes musicaux. Ces œuvres ne sont pas sans influence dans la création des musiciens de Mayotte. Les genres les plus à la mode sont : le reggae, le zouk, le coupé-décalé, le mapoka, le salegy… et le hip hop. Chez les musiciens, on entend plusieurs termes techniques concernant les instruments. Ils citent parfois les sources d’inspirations régionales (exemple : jeux anjouanais, jeux malgaches…). Tous ces « petits éléments » méritent d’être répertoriés et anlysés pour comprendre comment se fabriquent les musiques mahoraires actuelles, quelles sont les sources d’inspiration, les processus d’appropriation, les singularités et les innovations, etc.
_Il existe des réseaux de diffusion de ces musiques à Mayotte, fondés sur des rapports de sociabilité, d’intérêt économique et symbolique. Mais chaque réseau se heurte aussi à des compétitions, à des conflits sociaux et d’intérêts que l’on cherchera à analyser pour comprendre comment fonctionne l’industrie de la musique à Mayotte et quels enjeux de pouvoir elle active.

Le deba

L’islam est un élément majeur de la culture mahoraise. Il s’agit d’un islam populaire principalement pratiqué au sein des confréries soufies chadouli, rifai et kadiryia. Ces pratiques viennent parfois du Moyen Orient en passant par l’Afrique de l’Est, les Comores et Madagascar et il sera intéressant d’en établir une géographie des circulations. L’ensemble des musiques (deba, moulidi, maoulida shengue, mandjaraka, madjilisse, tari, dahira) évolue et circule en effet entre l’Afrique de l’Est, Madagascar, Les Comores et Mayotte. Certains genres comme le dahira et le deba existent également à La Réunion.
_En ce moment, le deba prend une place majeure dans la vie culturelle, voire même politique mahoraise. Certaines anciennes chanteuses et danseuses de cette pratique martèlent que les gestuelles et les rythmiques du deba d’aujourd’hui sont différentes de celles de leur époque, qu’elles se sont transformées, et même modernisées. Des érudits locaux évoquent la nécessité d’une normalisation de cet art pour faire face à la concurrence des femmes de Madagascar qui pratiqueraient mieux le deba que celles de Mayotte. Quoi qu’il en soit, tout le monde s’accorde à dire que le répertoire du deba s’enrichit. Si les textes sont tirés des livres sacrés, on se posera la question de savoir qui créée les mélodies et les chorégraphies ? Et en quoi ces nouvelles pièces diffèrent, voire innovent par rapport aux plus anciennes.
La télévision RFO Mayotte diffuse régulièrement le deba depuis plusieurs années. Le Conseil Général finance le voyage du groupe lauréat d’un concours de deba qui aura pour mission de représenter l’île en Europe cette année. La Maison du Patrimoine du Conseil Général est en train d’écrire un recueil sur cet art. Des milliers de familles possèdent des DVDs pirates de concerts de deba. La vente de ces DVDs pirates constituent un commerce fructueux, ce qui oblige les créatrices de ce genre à repenser perpétuellement leur art. Comment évoluent les codes et les critères du deba ? Dans quelle mesure le deba (art exclusivement féminin) est-il un lien particulier entre les dirigeants politiques et la population, sachant que la société mahoraise est matriarcale et matrilinéaire ? Autant de questions que nous nous poserons dans le cadre de ce programme de recherche.

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