D'autres musiques. Ce que la globalisation musicale a de plus coulant.

Texte de Didier Francfort, à paraître dans la revue de l’APHG Historiens & Géographes, n°408, 2009.

Allons aux antipodes chercher de la musique. Ecoutons ce que produit là-bas la mondialisation. Ce n’est donc pas du côté des authentiques Songs of Australia que portera l’enquête. D’ailleurs où serait l’authenticité et la tradition ? Les disques édités par la Central Australia Aboroginal Association (CAAMA) mettent bien en évidence que les groupes aborigènes depuis plus de vingt ans ne vivent pas hors du monde mais adaptent, à leur manière, le Reggae, par exemple ou d’autres musiques venues de notre grand nord européen ou américain. En quête illusoire d’authenticité, comparons quelques versions d’une des chansons « traditionnelles » auxquelles s’identifie la société. Waltzing Matilda qui date de 1895 fait office d’hymne national officieux. Il figure ainsi dans un disque récent « Australia’s on the Wallaby : Songs of Pomp and Circustance » (ABC Music 1798180) disque qui rassemble les musiques significatives des étapes de l’affirmation d’une nation australienne et de la recherche d’une identité, en faisant référence à une forme d’équivalent austral d’Elgar et de ses marches solennelles. Waltzing Matilda y est chanté par Warren Fahey qui affirme restituer de façon fidèle les paroles originales d’Andrew Barton « Banjo » Paterson (1864-1941). Parmi les autres versions bien marquées « nationalement », celle d’Alex Hood. Mais une surprise, avec reprise en chœur, la version « canonique » de 1965 par le joli garçon de Perth ou plutôt de Bassendean (Australie occidentale) : Rolf Harris (www.rolfharris.com). Ce chanteur, acteur, réalisateur australien a connu une certaine notoriété en transformant en vieille chanson australienne le fameux Stairway to Heaven. Globalisation ou appropriation ? N’est-ce pas simplement la même chose ?

Continuant l’enquête, il faut changer d’échelle, aller de ville en ville, changer de quartier, pour trouver la rencontre de rêves exotiques et de culture migrantes, dans les musiques de « fusion » australiennes. Trouvant l’Europe centrale et orientale réinventées en Amérique par Gogol Bordello, on peut s’attendre à tout à Melbourne, grande ville de culture grecque et sicilienne ou dans les quartiers serbes et russes de Brisbane. La World Music parvient au mélange le plus étonnant avec un groupe de Sydney dont le nom Monsieur Camembert ne laisse en rien présager du style de « Gypsy fusion » correspondant à un répertoire qui mêle allègrement des chants en yiddish, en russe ou en anglais. La référence normande n’est, semble-t-il, qu’une couverture. Le répertoire est on ne peut plus éclectique. L’originalité naît de rapprochements inattendus plus que des choix en partie prévisibles que l’on retrouve dans telle interprétation d’un air à succès. Ainsi l’adaptation de la musique du film From Russia with love de John Barry a déjà été faite par la fanfare macédonienne du Kočani Orkestar. Elle voisine ici des succès du répertoire klezmer, des classiques brahmsiens, des standards de jazz ellingtoniens. Monsieur Camembert occupe ainsi une géographie imaginaire qui relie l’Amérique latine et la grande plaine germano-polonaise ou les steppes d’Asie centrale, la pampa et la puszta. On peut préférer telle version du fameux Odessa Bulgarish, trouver que la version « jazzy » des Yeux noirs innove peu mais il faut reconnaître ce qu’a d’inattendu et de stimulant, la fausse « folklorisation » de succès de Leonard Cohen ou d’Hendricks. Le contexte de globalisation musicale n’éteint pas la curiosité et ne se limite pas à une simple standardisation commerciale. Monsieur Camembert nous apporte, d’un pays qui pratique le protectionnisme agricole sanitaire (il est interdit d’importer des produits alimentaires), une leçon sympathique de curiosité. Qu’il est doux et rassurant de penser qu’il reste de l’inouï. Une fois encore, le détour permet de ré-écouter autrement ces succès que l’on croyait éteints. Prenons ce Besame Mucho australien, certes moins décapant que celui de Yasuaki Shimizu, mais si plaisant.

Pour toute une génération, l’Australie musicale a été identifiée à l’architecture de l’opéra de Sydney, au didgeridoo (ce grand instrument à vent ramené comme un fétiche touristique par les heureux voyageurs qui se prennent en vain pour le virtuose Djalu Gurruwiwi ou pour son fils Larry « Winiwini » Gurruwiwi). Il est temps de ne rien laisser de côté et de ne pas négliger, au nom d’une authenticité impossible à définir, les fruits étonnants de la globalisation musicale.

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