Descriptif du projet

Dans le vaste mouvement de réislamisation qui se déroule en Afrique de l’ouest depuis le début des années 1990, je m’intéresse en particulier au cas du Mali, pays où se développe des formes de prédication fondées sur des louanges chantées appelées zikiri (de l’arabe dhikr) et portées par des mouvements néo-confrériques, qui s’inscrivent dans une économie inédite de l’entertainment.

Ces louanges religieuses ont la particularité de privilégier les langues nationales sur l’arabe (langue savante de la religion) et le français (langue savante de l’administration), empruntant en cela au contenu et à la forme de la musique griotique malienne, tandis que leur caractère de prédication, inscrit dans un paysage islamique très concurrentiel, se traduit par une stratégie des médias de divertissement (chant, danse, VCD, « prime time » TV, etc.) aux dépens de ceux qui diffusent le rigorisme littéraliste des arabisants.

À partir de ces éléments factuels, l’hypothèse sociologique que je propose d’articuler aux travaux ethnomusicologiques que développe Emmanuelle Olivier autour du même objet est la suivante : l’engouement populaire pour cette forme de prédication et les pratiques musicales qu’elle induit dessinent les contours de ce que l’on pourrait appeler une « contre-culture » forgée par et pour les « cadets sociaux », contre-culture à la fois artistique, morale, politique et économique qui utilise le religieux comme espace d’émancipation sociale.

J’ajoute qu’en requérant ici la notion de « contre-culture », j’induis à dessein l’idée de compétition culturelle, dont les pratiques et l’idéologie font système, par opposition à la culture dominante qui produit (et protège) les « aînés sociaux ». De fait, le religieux tel qu’il est requis aujourd’hui en Afrique de l’ouest est typiquement l’expression de ce conflit. Mais on peut également le repérer à travers d’autres formes musicales, notamment le rap.

Toutefois, il est évident qu’on ne peut réduire cette pratique populaire des louanges chantées en langue nationale à une simple expression contestataire. Il s’agit plutôt d’y voir la promotion et la réhabilitation d’une culture populaire et contre-élitaire qui se nourrit à la fois de la globalisation libérale, de la faillite des politique de l’État et des nouveaux nationalismes qui se multiplient. Mon projet consiste à rendre compte de cette intelligibilité sociale à travers une entrée inédite : celle du phénomène de « prédication par le divertissement ».

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